CRITIQUE. Forgiveness‘ (Mekhilot), Udi Aloni, Israël, 2006, 98 mn.
Diffusé le samedi 24 novembre 2007, au cinéma Les 3 Luxembourg (75006), à l’occasion du festival “Moyen-Orient : que peut le cinéma” – suivi d’une rencontre avec le réalisateur, le journaliste Christophe Boltanski (Libération), et Alain Dieckoff, directeur de recherches au CNRS.
C’est un de ces films tellement riches qu’on ne sait par où commencer pour en parler. Un de ces bijoux cinématographiques qui combinent finesse de fond, justesse de jeu, profond travail de l’image, et bande originale envoûtante (vous pouvez l’écouter en entier en cliquant sur le lien).
Petite bande annonce (anglais sous-titré hébreu) pour se mettre en bouche :
- Danse avec les morts d’Auschwitz, de 1948, et les autres…
Le 9 avril 1948, le village de Deir Yassin, situé à proximité de Jérusalem, est entièrement massacré par une milice juive. Nous sommes en pleine guerre israélo-arabe, la première du nom. “Indépendance” pour les futurs israéliens qui combattent. “Catastrophe” (Naqbah) pour les Palestiniens qui doivent fuir. C’est sur les ruines de ce village que se décide la construction d’un hôpital psychiatrique pour accueillir les rescapés de la Shoah. Il est, depuis, rentré dans la mémoire collective palestinienne comme le symbole de l’exil palestinien et de l’occupation israélienne.
David Adler, un jeune américano-israélien, fils de rescapé et de combattant lors de la guerre de 48, décide de retourner en Israël pour combattre dans Tsahal. Il se retrouve interné dans l’hôpital psychiatrique bâti sur les ruines de Deir Yassin, incapable de se souvenir de la cause de son traumatisme. Par un habile jeu de flashbacks, on découvre petit à petit les événements qui l’ont conduit à être hospitalisé. La clé de l’énigme réside en une petite Palestinienne, fil rouge du film, fantôme qui rit, habillé de blanc, et qui ne trouvera le repos qu’une fois le secret de David révélé.
Yaakov, le “Musulmann” (surnom donné aux plus faibles dans les camps de la mort), est un autre “locataire” de l’hôpital.
Rescapé, lui aussi. A mi-chemin entre la vie et la mort, il sert d’intermédiaire entre David et ses fantômes ; entre David et ses voix ; entre David et lui-même.
Les morts d’Auschwitz, les morts de la Naqbah, les morts d’aujourd’hui se retrouvent ensemble dans ce film, pour une danse commune vers le Pardon. Littéralement : une scène délirante montre les différents personnages synchronisés dans une chorégraphie mi-soufie, mi-bollywoodienne (Kamel Ouali n’a qu’à bien se tenir ! ).
- Du souvenir à l’avenir : d’Oedipe Roi à Oedipe à Colonne
“Entre Oedipe Roi et Oedipe à Colonne réside la tragédie complète du genre humain. (…)Les gens tentent de fuir leurs traumatismes pour trouver une nouvelle vie. (…) Ce film raconte l’histoire (…) de deux hommes qui, lorsqu’ils étaient jeunes, ont vécu le pire traumatisme du monde, c’est à dire Auschwitz. L’un (…), a cherché la rédemption en contrôlant sa destinée (…). Il s’agit de Henry Alder [père de David, ndlr] qui, après Aushwitz, a rejoint les forces israéliennes de la guerre de 48 puis a déménagé en Amérique pour devenir un grand musicien. Henry Adler a eu un fils pour se prouver la continuité de la judaïté, en particulier, et la continuité de l’Humanité, en général. Il est notre
Oedipe, convaincu que la vie peut battre la mort, et que la raison peut battre le chaos quel qu’en soit le prix. Face à lui, il y a Yaakov, qui refuse de croire que n’importe quel prix doit être payé juste pour sauver la vie. Pourtant, il n’est pas mort. Il est notre Oedipe à Colonne, c’est à dire le double de Tirésias, prophète aveugle” (Udi Aloni, in Director’s Objective)
Entre ces deux personnages se trouve toute la problématique post-Auschwitz. Primo Levi face à Claude Lanzmann.
- Examiner les chemins souterrains de l’âme qui mènent au Pardon
L’une des clés de ce film complexe réside dans le titre en hébreu. En français comme en anglais, le mot “pardon”, “forgiveness”, évoque le don (”for-GIVE”, “par-DON’). Mais c’est un peu court, et ce film ne prône pas le pardon pur et simple.
“J’ai toujours détesté la peace-industry, qui dit que nous devons tous être frères et oublier. Ca ne mène nulle part. Il faut reconnaître ses propres culpabilités, comme un patient psychiatrique doit reconnaître ses traumatismes pour les dépasser”, explique Udi Aloni en agitant ses bras.
Le titre hébreu est donc plus complexe. “Mekhilot” signifie deux choses : le pardon, d’une part, et un tunnel souterrain, d’autre part. Tunnel souterrain de l’inconscient. Tunnel souterrain des Juifs cachés durant la guerre. Tunnel souterrain des Palestiniens qui viennent faire des attentats en Israël. Tunnel souterrain, enfin, que les Juifs justes morts durant la guerre, empreinteront pour revenir en terre promise lorsque le Messie reviendra (histoire de la Kabbale).
- Jeunesse qui brûle : l’importance du rêve
“Father, can’t you see I’m burning?”, répète David dans le rêve de son père. (Soit : “Père, ne vois-tu pas que je brûle?).
La phrase est tirée de Freud, de l’Interprétation des rêves. Le reproche ultime d’un fils pour son père. Dans l’ouvrage de
Freud, la phrase renvoie à l’histoire d’un père qui dort près de son fils sans vie, et qui l’entend dire dans son rêve cette phrase. Lorsqu’il se réveille, il s’aperçoit qu’une bougie est tombée sur le lit sur lequel repose son fils et a mis le feu au corps.
Pour Aloni, c’est autre chose : “père, ne vois-tu pas que je brûle“… d’envie de vivre, “que je brûle“… de désir… Henry Adler a quitté Israël après l’Indépendance : “J’ai réalisé qu’il valait mieux jouer du piano que de jouer de la mitraillette“, explique-t-il au début du film. Mais David, lui, malgré l’avis défavorable de son père, a souhaité retourner en Israël, s’enrôler dans l’armée, et commettre la même erreur : l’assassinat de l’innocent. Il s’agit là encore, selon moi, d’une des plus grandes problématiques de l’Etat hébreu, et de la difficulté de la jeunesse israélienne : la transmission de l’héritage familial, du souvenir, mais sans transmission de haine, ni de ressentiment. Et il s’agit là, selon moi, ni plus ni moins, de la définition du mot “Pardon” telle qu’elle apparaît dans le film.
Et, selon Aloni, c’est à l’artiste de montrer le chemin, de mettre des mots et des images sur un rêve nécessaire, pour ne pas le perdre de vue.
- Politiques cinématographiques
Je termine ce deuxième compte-rendu du festival des 3 Luxembourg par un petit topo sur les difficultés qu’a rencontré le réalisateur à l’heure de diffuser son film. ‘Forgiveness’ devait être diffusé au Festival de Jerusalem. Mais en raison du mur de séparation, Udi Aloni savait que cela empêcherait la majorité des Palestiniens de venir assister au film. Alors, il a choisi de le diffuser à Ramallah avant de le diffuser à Jérusalem, et le hasard a voulu que ce jour coïncide avec le premier jour de la guerre du Liban (2006). “La salle était pourtant pleine à craquer, et à la fin du film, de nombreuses personnes sont venues me féliciter et m’embrasser“, raconte-t-il, ému. Mais la réaction israélienne a été vive et même si la critique a plutôt bien reçu le film, ces questions de diffusion ont soulevé une grande polémique, y compris dans la presse.
‘Forgiveness’ a aussi rencontré des difficultés en France. Udi Aloni résume : “Mon film place dans la même zone traumatique la Shoah et la Naqbah, ce qui n’est pas une idée très populaire, surtout parmi la diaspora“. ‘Forgiveness’ était programmé pour l’ouverture de la 7ème édition du Festival du Film Israélien de Paris. Mais l’ambassade d’Israël en France a menacé de retirer ses subventions au festival si le film était diffusé en ouverture. “J’ai appris bien plus tard que ça avait été le résultat d’une pression de la part de diverses organisations juives en France. Le gouvernement israélien, au contraire, se sert de la diffusion de ce genre de films pour prouver au monde qu’Israël est un Etat démocratique“, précise le réalisateur. Complexités de la diplomatie par l’art…
Que peut le cinéma ? Il peut faire rêver du monde tel qu’il devrait être, nous dit Aloni. Et c’est déjà beaucoup.
>> Lire l’interview d’Udi Aloni : “Si on aime Israël, c’est le moment de commencer à le critiquer”
>> Lire la réponse d’Udi Aloni à la question “Moyen-Orient : Que peut le cinéma?”
>> Lire : “Que peut le cinéma? (1/3) : pas grand chose, si l’on en croit cette 1ère soirée“
>> Lire la critique de Ynetnews.com (en anglais) : “Healing the wounds of the past“









Merci pour cette interprétation approfondie du film et de son contexte !
J’ai aussi été absolument captivé par le film et par le débat avec le réalisateur qui a suivi. Cette fois il s’agissait à la fois d’un vrai débat, et d’un débat sur le cinéma ! D’un vrai débat car deux individus agités ont fait du grabuge dès le départ, grabuge qui a embrasé toute la sale (y compris les invités / organisateurs du festival d’ailleurs !), c’était assez flippant que cela démarre ainsi ! Mais un vrai débat aussi après, sur le rôle du cinéma, le problème de faire de la fiction plutôt que de montrer la réalité, les limites du documentaire qui en reste à la réalité, etc..
La vision qu’Oudi a du rôle du cinéma (et de son pouvoir) en Israël m’a réellement intéressé. Pour lui, il faut remonter à quelque chose de plus profond que la réalité immédiate, surface des choses, et travailler sur les problèmes, traumatismes, conflits inconscients qui structurent et conditionnent la situation actuelle. Soigner l’inconscient par l’art… d’où la musique, les rêves, la transe (j’ai adoré la formule “mi-soufie mi-bolliwoodienne”, c’est exactement cela!). Lorsqu’on m’a dit que c’était un film avec des fantômes, cela ne m’a pas emballé du tout. Mais en fait ces “fantômes” (multiples, des différentes époques, sur différents espaces) sont essentiels, sont d’ailleurs le fond et les fondations de l’impasse d’aujourd’hui. Chercher les causes avant de trouver les solutions. Voilà ce que peut le cinéma…
Et aussi faire rêver à un futur meilleur d’après Oudi. J’avoue ne pas avoir vu nettement ce futur meilleur dans le film. On l’entraperçoit un instant à New-York ? Hum … Est-ce à cause de la fin tragique de cette histoire américaine que le film est qualifié de “tragédie” ? Parce que pour moi, puisqu’il restait à l’hopital psychatrique finalement, cette histoire n’était pas vraiment arrivée… et le film n’est pas une tragédie puisqu’il est soigné à la fin… même s’il n’est pas encore parvenu à “vivre” réellement. Enfin c’est un peu ainsi que le film m’apparait.
J’ai trouvé cet article tout à fait passionnant, alors même que je n’ai pas vu le film.
Bravo !
Merci Yasmina, pour cet excellent article ! Quentin, merci également pour ton commentaire plein d’intêrets .Vous m’avez vraiment donné envie de voir le film au plus vite.