‘Beaufort‘, de Joseph Cedar, Israël, 2007,
125 mn.
Nommé aux Oscar comme meilleur film étranger en 2008.
Ours d’argent du meilleur réalisateur au festival de Berlin 2007.
CRITIQUE. Les films qui montrent la fragilité du soldat derrière ses apparences martiales sont devenus un genre cinématographique en soi.
‘Beaufort‘ est de ceux-là. Douze gamins, enfermés dans une forteresse du XIIème siècle, le dernier avant-poste de l’armée israélienne au sud-Liban ; pilonnés par les missiles du Hezbollah, sans droit de riposte ; protégés par des blocs de béton et des mannequins en plastique.
On est en mai 2000. Ils savent qu’ils vont devoir évacuer : l’armée israélienne quitte un à un les derniers postes qu’elle occupe depuis dix-huit ans. Ils vont finir par évacuer, mais pas encore. Pas question de laisser penser que l’on fuit le Hezbollah : l’armée israélienne évacuera lorsqu’elle l’aura décidé. Les jeunes soldats tombent l’un après l’autre et l’Etat major ne réagit pas. L’attente. L’abandon.
" Tu es ici par erreur, ou tu as demandé à venir?
- J’ai demandé à venir, c’est ça l’erreur. " explique l’un des soldats dans le film.
Joseph Cedar, 40 ans, explore les peurs intimes de ces jeunes, sacrifiés pour une question de principe. Et comme Liraz, Oshri, Zitlawi, Schpitz ou Koris, le spectateur se retrouve enfermé dans cette forteresse. Il partage leur ennui. Leur incompréhension. Leur sentiment d’abandon. Et l’on a peur ; sérieusement, gravement, peur pour eux.
Inspiré du roman de Ron Leshem (qui a co-écrit le scénario), ‘Beaufort‘ repose sur le témoignage de l’officier Liraz Liberti, qui avait alors 22 ans (en 2000). Il était chargé de tenir la place jusqu’à l’ordre officiel de retrait. Le réalisateur lui-même, qui signe ici son troisième long-métrage, a servi pendant près d’un an au Liban dans l’infanterie israélienne, en tant qu’infirmier. ‘Beaufort‘ n’est donc pas un film de guerre : il se concentre sur la vie quotidienne et intime du soldat au sein de la forteresse. En huis-clos.
Ennui : les journées y sont rythmées par des annonces répétées sur un ton monocorde : "OBUS-OBUS" / "IMPACT-IMPACT". Claustrophobie : les soldats ne sortent qu’occasionnellement pour déminer une route ou contempler les paysages. Et frustration : les jeunes soldats sont venus défendre héroïquement un haut lieu symbolique conquis par leurs pères en 1982, et les voilà transformés en chair à canon. Il n’est question ni de combat, ni de victoire. Le simple fait de survivre est héroïque.
"La guerre, ce n’est pas une histoire de victoire, mais de survie", a confié Joseph Cedar au magazine Première.
Le soldat israélien n’a donc pas dans ‘Beaufort‘ le rôle de l’occupant qu’on lui connaît dans le film qui passe tous les soirs au 20h. Il n’apparaît pas sûr de lui et dominateur. Il est l’une des pièces d’un système qui le dépasse et n’hésite pas à le sacrifier. Des mômes, de simples mômes, qui pensent à leurs parents, marchent sur les traces de leurs parents, qui pleurent et ont peur. La guerre était pour eux une épreuve qui leur permettrait de devenir des hommes, comme l’indique la chanson de Schpitz : "Je n’aurai pas peur de tomber. Je n’aurai pas peur de grandir". Ils sont partagés entre l’envie de faire ce qu’ils considèrent être leur devoir, et l’envie de vivre pleinement leur jeunesse.
L’ennemi, lui, est omniprésent mais reste invisible. Une absence qui a été souvent critiquée dans les différents articles parus sur le film. Un reproche qui ne me semble pas légitime. Le point de vue israélien est le seul que Joseph Cedar ait connu de l’intérieur et explorer le point de vue de l’ennemi aurait été un exercice très superficiel. De plus, ce choix permet de ne donner à voir au spectateur que ce que les soldats voient eux-mêmes et d’être ainsi le reflet d’une situation psychologique réelle. Sans effets de lumière, de musique, ou de caméra : le fort, son béton, sa solitude, et rien d’autre.
La forteresse devient le terrible bourreau des douze enfants qu’il est censé protéger. Une prison. Personnage principal du film, elle est le symbole du désintérêt de l’Etat major israélien pour la vie de ses soldats. Le parallèle avec la guerre de l’été 2006, où près de 160 soldats israéliens ont été tués pour rien, est inévitable ; Joseph Cedar finissait au même moment son montage.
Servi par d’excellents acteurs, ne sombrant jamais dans un pathos larmoyant, ‘Beaufort‘ est un film intimement brutal, qui pose la question encore cruciale en Israël de la valeur d’une vie.
Yasmina Guerda









quel ennuit !
Près de la frontière Israélienne, dans la forteresse de Beaufort au Liban, de jeunes soldats attendent des ennemis invisibles.
Tient, cela nous rappel vaguement un certain Jarhead (2006), sauf que celui-ci est d’un ennui consternant ! Entre attente et néant (d’une durée de deux heures tout de même !), on ne voit pas un seul ennemi à l’horizon, juste des soldats qui patientent inexorablement. Pour le reste, hélas, c’est vide. Beaufort
Est un véritable somnifère à lui tout seul, l’anti Guronsan pourrait-on dire !
C’est d’autant plus étrange qu’il a pourtant été félicité un peu partout dans le monde (Ours d’argent du Meilleur Réalisateur au Festival de Berlin en 2007, ainsi qu’une nomination aux Oscars 2008 dans la catégorie Meilleur Film Etranger), mais pour quelle raison, on est en droit de se poser la question. Un encéphalogramme plus plat que cela, sa n’existe pas !
Bonjour Renger,
Je n’ai pas vu le film, je ne peux donc pas faire de véritables commentaires. Néanmoins, ne penses tu pas que ce vide et cet ennuis profond que tu évoques, ne sont pas plutot des effets- mirroirs qui exprimeraient l’absurdité et le vide ( de sens ) de la situation dans laquelle se trouvent les protagonistes ?
Il me semble que le film n’a pas vocation à dépeindre la guerre à travers les combats et les confrontations ( enfin autres que la confrontation à soi même).
Si les ennemis sont absents, cela a sans doute un sens aussi, même si en tant que spectateur cela ne t’as pas enthousiasmé.
L’abscence de l’ennemi permet de focaliser sur les Israéliens eux mêmes, cela rend l’impression d’isolement et de non mouvement-non-but.Enfin face au déni du gouvernment qui abandonne , la caméra suit et donne voix et profondeur.
Quentin et Yasmina ont vu le film, ils pourront donc me corriger et réagir avec plus de pertinence que moi à ton post.
C’est sûr que si on s’attend à voir un film à la "il faut sauver le soldat ryan", ou à la "die hard", c’est pas trop le genre. Le film est plus dans le ton et le rythme de "Mémoire de nos pères" de Clint Eastwood (je n’ai pas vu "Jarhead").
C’est, comme je le disais dans ma critique, plus une réflexion sur la guerre qu’un film de guerre à proprement parler. Derrière l’ennui que vous avez pu ressentir, il y a un drame humain, un drame qui a vraiment eu lieu il y a huit ans.
L’absence d’ennemi est, là encore comme je l’explique dans mon billet, essentielle : c’est le seul moyen de permettre au spectateur de vivre littéralement avec les soldats. Le spectateur est enfermé avec les soldats, qui ne voient pas non plus l’ennemi.
Enfin bon, un film ne peut pas plaire à tout le monde, mais je ne trouve pas vos reproches légitimes…
Je pense qu’il aurait fallu développer un peu, Mr Renger. Parce que l’ennui devant est film est souvent d’abord le signe qu’on n’a pas compris, qu’on n’est pas rentré dedans. Ou alors c’est qu’on n’aime pas ce genre de films. Dans le premier cas, il faut préciser pourquoi on n’a pas été pris par le film, ce qui nous a paru étrange ou hermétique. Dans le second cas, on n’avait qu’à ne pas aller voir ce genre de films :p.
). Les personnages ressentent beaucoup de tension, de peurs, d’interrogations, de révolte, de colère, de tristesse, etc.. Pour ne pas avoir ressenti un peu de cette tension… pour ne rien avoir ressenti de tout ce que le film transmet (les bombes pleuvent sur un lieu sans réelle défenses, les soldats tombent les uns après les autres sans justification…), il faut vraiment le pas être entré dedans. Bref, l’ennui n’est pas un argument en soi, et décliner l’ensemble de ses synonymes dans des métaphores diverses ne signifient pas grand chose tant qu’on ne s’est pas attaqué à ses causes.
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Je ne crois pas que ce soit ce genre de films avec ces longues sécances vides qui renvoient au vide prégnant, comme tu le supposais, Alia (supposition justifiée puisque tu n’avais pas vu le film
Je ne serai probablement pas d’accord avec ces "causes" puisque je ne me suis pas ennuyé une seconde pour ma part. Pour autant, les expliquer n’est pas du tout inutile, car comme disait Yasmina, on n’aime pas tous les mêmes films. D’une manière générale, on s’en fiche de savoir si les critiques (je veux dire les spectateurs qui parlent d’un film) ont aimé ou pas. Ce qui compte c’est leurs raisons
Oui voilà, c’est ce que je voulais dire dans ma réponse : il y a des séquences d’ennui (on voit les soldats chanter, plaisanter, s’occuper comme ils peuvent…) mais ce n’est jamais sans tension. L’épée de Damoclès est toujours au-dessus de leur tête, de sorte que si on comprend le film, si on rentre dans le film, on ne peut pas s’ennuyer. Enfin, il me semble.
Excellente critique, et particulièrement la critique des critiques
J’ai beaucoup aimé ce film. Il me semble que la première partie instaure une atmosphère étrange, angoissante avec une minutie telle qu’on ne peut plus lâcher le film par la suite… C’est extrèmement original. Beaucoup de scènes sont stupéfiantes. Les personnages sont subtilement écrits et joués, j’ai été happée. On cherche en permanence à les comprendre, et la tension ne nous quitte pas, c’est pourquoi j’ai du mal à comprendre qu’on puisse s’ennuyer devant un tel film…
Merci pour ce commentaire Eléonore ! Moi non plus, je ne comprends pas. Mais il est vrai que parfois, si l’on n’arrive pas à entrer dans l’ambiance d’un film, on ne saisisse pas la tension qui en émerge, et on le trouve ennuyeux.
Au plaisir de lire bientôt d’autres commentaires de votre main !
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