‘Désengagement‘, d’Amos Gitaï, Israël, 2007, 115 mn.
Dernier volet de la “Trilogie des Frontières”,
après ‘Terre Promise‘ et ‘Free Zone‘.
Avec Juliette Binoche (Ana), Liron Levo (Uli), Jeanne Moreau,
Amos Gitaï, Hiam Abbass et Barbara Hendricks.
Sortie officielle en France : le 09 avril.
CRITIQUE. L’entrée en matière est fulgurante. Un franco-israélien et une néerlando-palestinienne dans un couloir de train. Ils discutent, partagent une cigarette. “Rien de politique“, affirme l’une. “Oui, on est juste dans le même train ; il n’y a rien de symbolique là-dedans“, renchérit l’autre. Ces répliques sonnent comme un avertissement de début de film : “le film que vous allez voir est dépourvu de tout message politique”. Rien de symbolique, et pourtant, les deux personnages s’embrassent et ce faisant, abolissent les frontières.
Le spectateur est ensuite emmené à Avignon. La France, la vieille Europe : la lourdeur, le poids. Un père est mort. Sa fille, Ana, s’en réjouit presque, et parle de quitter son mari à son demi-frère, Uli, venu d’Israël pour les funérailles. D’emblée, l’atmosphère est pesante. On étouffe. On ressent le malaise d’Ana, qui chante, chahute, rit telle une enfant et frôle l’inceste avec son frère ; tentative de fuir une existence et une réalité qui la lassent.
“Je pense qu’Ana s’ennuie et recherche le changement. Elle a de vraies références culturelles (le texte de Shakespeare), mais à ce moment de sa vie, elle est lassée de tout cela. Les rencontres intellectuelles ne la satisfont plus. Elle a besoin d’une véritable rencontre émotionnelle, d’une rencontre physique, concrète“, explique le réalisateur.

Entrecoupée d’explosions esthétiques, comme les chants funèbres de Barbara Hendricks, toute cette première partie du film semble surréaliste et se déroule dans la lumière d’un crépuscule quasi-permanent. Cette première partie est longue et difficile pour le spectateur, qui ne voit pas très bien où Gitaï veut l’emmener, mais elle représente la vision que le réalisateur a de l’Europe.
L’heure de la lecture du testament arrive, qui poussera Ana à suivre Uli dans la bande de Gaza. Elle, elle doit y retrouver sa fille abandonnée vingt ans plus tôt dans une colonie ; lui, il fait partie des forces policières chargées de mener à bien le désengagement prévu par Ariel Sharon. C’est alors que se déroule la seconde partie du film, bien plus réelle et brutale que la première. Le film prend du rythme ; les personnages, de l’ampleur. Ana, venue régler sa propre histoire personnelle, se retrouve prise au piège de l’Histoire collective, et se voit soudain forcée de faire face à la réalité.
“C’est une expérience que je constate souvent en Israël : des gens qui arrivent à Tel-Aviv, qui adorent Tel-Aviv, parce que les drames y sont toujours extériorisés. C’est un peu volcanique là-bas. Ici, dans cette Europe, vieille, lourde de mémoires et d’objets, de palais magnifiques, ce n’est pas pareil. J’ai eu envie de montrer ce contraste entre l’expérience européenne et l’expérience israélienne“, expliquait le réalisateur lors du huitième festival du film israélien.
Une opposition qui trouve sa cristallisation dans l’architecture des bâtiments (notons au passage que la formation première d’Amos Gitaï est justement l’architecture). L’Europe, ce sont les châteaux séculaires chargés d’Histoire ; face à eux, il y a les petites maisons préfabriquées que l’on détruit en un instant, d’un coup de pelleteuse.
La première partie du film n’est toutefois pas totalement détachée de la deuxième. D’une certaine façon, elle annonce la seconde. Par le chant de Barbara Hendricks d’abord, “der Abschied”, qui signifie “adieu” en allemand : adieu au père, adieu à l’Europe, adieu à la terre que Dana, la fille d’Ana, devra quitter, bien qu’elle y soit née. Ensuite, par le départ précipité d’Ana de sa vieille maison familiale qui, indéniablement, annonce un autre départ précipité : celui des colons de la bande de Gaza. Enfin, par l’atmosphère conflictuelle d’Avignon, qui annonce la pression à laquelle devront faire face les différents personnages, une fois arrivés à Gaza.
Les films d’Amos Gitaï étonnent, entre autres, parce qu’il prend le temps. Le temps de saisir et de montrer. Le temps de filmer l’homme dans sa première prière du jour (‘Kadosh‘) ; le temps d’observer la jeune femme qui pleure dans une voiture (‘Free Zone‘) ; le temps d’espionner deux personnes faisant l’amour tandis que, dehors, on sonne la mobilisation (‘Kippour‘). Dans ‘Désengagement‘, Gitaï prend le temps de filmer le chant funèbre. Il prend le temps de montrer l’étreinte -pudique- d’une mère et de sa fille. Ce luxe du temps, peu de réalisateurs se l’octroient. Et chez Gitaï, on est tenté d’y voir la représentation de la vérité.
Il y a, par ailleurs, quelque chose de profondément désespéré dans ‘Désengagement‘. Peut-être est-ce dans le personnage d’Ana, interprété par la-toujours-remarquable-Juliette-Binoche, qui se rend en Israël pour donner un sens à sa vie. Ou dans l’inéluctabilité d’un retrait qui ne pouvait que mal se passer. Ou dans le poids porté par des personnages devenus malgré eux les acteurs de l’Histoire avec sa grande hache. Ou encore dans le réalisme absolu des scènes filmées par l’oeil de Gitaï, le documentariste. Quelque chose, il y a quelque chose de cruel.
‘Désengagement‘ est, malgré ses maladresses, l’un des plus beaux films d’Amos Gitaï. Il a la réputation d’être aussi l’un de ses films les moins engagés. Je ne crois pas que ce soit le cas : l’engagement est bien présent, exprimé par le personnage joué par le réalisateur lui-même. Oui, l’engagement est là. Celui -intelligent- du pacifisme.
Yasmina Guerda








Yasmina, je voulais te féliciter pour ton commentaire sur disengagement d’Amos Gitaï. Tu as écrit les mots justes sur ce film et fait le lien entre la fiction, le documentaire et les émotions. Cela correspond exactement au sentiment que j’ai eu en le regardant alors merci.
Continues à écrire comme cà. J’attends avec impatience ton commentaire sur le citronnier qui sort prochainement.
bonne continuation
Désolé pour la longueur du message, mais vous pouvez lire chaque paragraphe indépendamment si le tout vous fait peur :p.
C’est très agréable de lire cette critique, d’autant qu’il y a toujours plein de choses qu’on ressent vaguement chez Gitai mais qu’on a du mal à formaliser, on a du mal à mettre un sens précis sur telle ou telle scène, alors qu’on sent que cela forme un tout et dit quelque chose d’important. Je pense à la scène où Juliette Binoche joue son exhibitionniste dans un jeu vaguement incestueux (et très gamin), que tu interprètes en parlant de la frivolité et de l’ennui de cette femme dans la vielle Europe. (je sentais que ce n’était pas juste pour montrer sa belle actrice nue qu’il avait filmé cette scène ! mais je ne voyais pas trop. Il y a aussi la réaction impassible d’Uli, ni touché ni énervé, comme le futur policier inflexible qu’il sera). Autre point, cette vieille bâtisse d’Avignon, que tu mets en lien avec les préfas de Gaza. Et c’est vrai que les habitations ont toujours une importance majeure dans ses films (notamment Alila que tu ne citais pas).
.
Il y avait aussi les paroles du vieil arabe que je n’avais pas bien comprises. En y réfléchissant à nouveau en lisant ta critique, je vois cela un peu comme un « memendo mori », un « souviens-toi que tu dois partir ». D’ailleurs c’est vrai qu’il y a un « adieu » dans la première comme dans le seconde partie, cela aussi je l’ai « formalisé » en te lisant
Comme le producteur ( ? ) qui a présenté le film au festival l’a fait remarqué, le thème du retour, de l’aller-retour, du revenir, est très important chez Gitai (et dans la culture juive disait-il). On remarque cela très bien dans Désengagement. Par exemple la scène à la fenêtre (dont tu parles) où elle vient deux fois à la fenêtre, deux fois pour dire « attend un peu », avec le problème de la voiture, du départ, etc.. Tout cela annonce vaguement et précisément la seconde partie. On voit aussi cet aller-retour chez Uli qui dort dehors avec ceux qui n’ont pas de toit plutôt que dans ce riche palais décadent (encore une fois, l’habitation, ceux qui n’en ont pas… et ce jeu intérieur / extérieur qui est aussi important mais que je formalise mal
). En tout cas il marche parmi ces exclus, s’installe, se relève, se réinstalle ailleurs après être revenu sur ses pas. Je pense que c’est important aussi comme scène.
Alors oui, dans cette scène comme dans d’autres, il prend son temps, vraiment ! Cela me fait penser à des scènes de La graine et le mulet où il y a des dialogues très longs, pas du tout « efficaces » ou « symboliques » (!), où on vient et revient sur les thèmes, où on n’en sort pas. Gitai fait pire : il fait ces scènes… mais sans parole ! Alors il y a comme cette gène chez le spectateur, cette gène du non-conventionnel, cette même gène qu’on a quand on est avec quelqu’un et qu’il y a un blanc, qu’on ne parle pas alors qu’on sent qu’on devrait parler. Ce silence effrayant géré par Gitai.
J’ai adoré la scène à la frontière. Elle me rappelait d’ailleurs beaucoup celle de Freezone, avec le personnage étranger (Nathalie Portman remplacé par Juliette Binoche) qui court pour échapper à l’absurdité des frontières et clivages de cette région… poursuivie (rattrapée ici, il y a plus de doute dans Freezone) par des soldats israélien. J’ai adoré le « dialogue avec des machines » comme on les voit d’habitude, j’ai adoré l’humour (« tu veux emmener une colon supplémentaire ? »… Désengagement était d’ailleurs beaucoup plus drôle que la plupart de ses films) ; j’ai adoré la voix apaisante d’Amos Gitai, à la Obiwan Kenobi manipulant les soldats de l’Empire (rien que ça ! vous devez rigoler mais c’est exactement ça !). J’ai beaucoup aimé aussi le « Je suis pas sûr qu’ils devaient être là au départ » en parlant des colons, porté par le réal lui-même, histoire d’enlever un peu d’ambiguité à l’idée finale ; car le sentiment est ambivalent et à la fin le cœur est plutôt du côté des colons (cf. Ana !) mais la tête pense quand même qu’ils devaient partir.
En parlant d’idées, et pour revenir (sic) sur Ana, est-ce que sa frivolité/ennui (très pascalien, surtout dans un palais du XVIIe siècle), et le fait qu’elle croit pouvoir trouver un sens à la vie en allant en Israël, et débarque dans un conflit qui la dépasse complètement en n’arrivant même pas à parler la langue, est-ce que ce n’est pas une mise en doute ou critique de la manière dont certains (juifs ou non juifs) français voient Israël ? Voire une critique de l’allia ? Qu’en pensez-vous ?
« Dur » sûrement. « Désespéré » peut-être, même si ce n’est pas ce que j’ai ressenti. « Cruel », vraiment ? Il faudrait m’expliquer.
Merci pour ce message long et extrêmement intéressant. Je suis contente d’avoir pu mettre des mots sur des choses que tu avais ressenti pendant le film. Vraiment, c’est une très grande satisfaction.
Tes remarques sont très intéressantes : sur l’aller-retour permanent, sur la proximité de Free Zone et de Désengagement (on pourrait presque faire une étude comparée tant ces deux films se ressemblent : l’exil, le cycle infernal de violence, la question des barrières, l’arrivée d’une occidentale qui découvre ce qu’est la vie au Moyen-Orient…etc).
Cela dit, je pousse un grand cri : aaaaaaaaaaaaaaaaaah ! Une comparaison avec un personnage de Star Wars ! So shocking ! Je mets ça sous le coup de l’émotion, on n’en parle plus… T’aurais pu citer d’autres sages du cinéma ou de la littérature !
Je pense pour que pour la critique de l’Aliyah, c’est une interprétation possible, mais je ne crois pas que ça soit ce que Gitaï ait voulu signifier clairement et intentionnellement. Ca me semble un peu exogène au film. Si j’en ai l’occasion, je demanderai à Gitaï ce qu’il pense de l’immigration… maintenant qu’on sait ce qu’il pense de la colonisation…Mais bon, je n’aime pas trop parler de politique avec des artistes ; c’est comme si leurs oeuvres d’arts étaient moins importantes que leurs idéologies.
Pour ce qui est du terme “désespéré”, je pense effectivement qu’il y a dans l’attitude des colons et d’Ana quelque chose de très désespéré, qui rejoint aussi la résignation d’Uli, contraint de faire un truc qu’il n’a pas envie de faire.
Enfin, pour ce qui est du terme “cruel”, c’est ce que j’ai ressenti dans la harangue du Palestinien (déséspéré, lui aussi) et dans les opérations de la police et de l’armée. On a beau être contre la colonisation, on ne peut pas nier les drames qui sont nés de la cruauté de l’Etat israélien à leur égard : d’abord on les installe, ensuite on les vire.
C’est ce qui est beau chez Gitaï : il est contre la colonisation, mais il n’oublie pas de dire que ce n’est pas simple ; qu’il n’y a pas des méchants colons et des gentilles forces de police pour les virer…
Merci pour ce très très bel article Yasmina.
C’est en effet un de ses plus beaux films. Je m’excuse d’avance pour l’aspect confus de ce post, je n’ai pas beaucoup de temps à moi en ce moment mais je voulais vraiment participer à ces échanges sur le film.
J’ai aimé le titre que tu as donné à ta critique « L’engagement de Gitai ». La question de l’engagement est ici intéressante. Je vais essayer de donner mon humble interprétation :S
Pour ce qui est de l’engagement politique je ne le pense pas particulièrement mis en avant dans le film du moins pas comme on pourrait l’entendre à première vue.
), mais il me semble qu’il exprime cela explicitement.
C’est un engagement discret (en dehors du choix même du contexte).Le personnage incarné par Gitai est un passeur de frontières, il introduit Ana dans l’espace interdit de Gaza. Il me semble qu’il est protagoniste emblématique d’une position politique il est vrai (comme l’illustre sa réplique sur l’expulsion des colons ” je ne pense pas qu’ils auraient du être là de toutes façons”) mais sa fonction de briseur de barrières le rend aussi porteur d’un message autre.
Je crois en effet que si le film est engagé c’est surtout sur un aspect particulier: la revendication de la voix individuelle face aux idéologies de groupe, l’émergence d’un “je” face au “nous” tout autant que le problème de la frontière et de l’identité (le film est d’ailleurs le deuxième volet de la trilogie dédiée aux frontières, après “Free Zone”).
En ce sens, il me semble qu’un des sens possibles au film est présenté dans la première séquence, celle du baiser langoureux entre Uli et la passagère Palestinienne jouée par Hiam Abbas dans le train. Cette scène renferme pour moi bien des pistes de compréhension et agit comme un épigraphe au film lui même.
Le baiser mais surtout la confrontation qui précède entre les deux protagonistes et le contrôleur Italien me paraissent être des éléments significatifs.
Tout d’abord, la situation renverse les « conventions » de circonstances auxquelles le spectateur s’attend peut être : ce n’est pas un Israélien qui demande ses papiers à une Palestinienne mais un Italien, la scène ne se passe pas en Israël ou à Gaza mais bien en Europe. Si je me souviens bien, alors que le contrôleur fait des remarques vides et simplistes sur la carte d’identité Hollandaise et le sentiment d’appartenance à la Palestine de la femme, seul Uli parait la comprendre. Je ne me souviens plus de la réplique exacte d’Uli ( ca fait des mois que j’ai vu le film
L’Italien souhaiterait que l’identité soit une donnée fixe, directement déterminable, sans ambigüité alors que le personnage de Hiam Abbas se revendique d’une identité d’amalgame, composite et complexe. Il lui est également difficile de définir ce qu’être Palestinienne signifie « les Palestiniens existent depuis des centaines d’années… ».Le problème de l’identité est ainsi posé, profondément lié à celui de la frontière (on se définie par rapport à.., en relation avec .., en accord intime avec.., dans un mouvement de réception ou de rejet constant des fluctuations du monde, c’est l’extérieur qui nous constitue , sans plagier l’expression « exterior constitutive » d’Henry Staten et en faire trop j’espère)
Mais la réaction de l’Italien offensé fait vite apparaître une autre perspective « avec ce qui se passe dans votre région, vous ne devriez pas être tous les deux là.. » c’est-à-dire « tous les deux là, ensemble à vous moquer de moi, puisque vous êtes par essence des ennemis du fait même de votre appartenance nationale », sans attente, la réponse nous vient « ne t’en fait pas, ca n’a rien de politique » lance Uli. « Ca n’a rien de politique » c’est de l’individuel, c’est elle et lui en tant qu’êtres à part entière, deux personnes qui viennent d’ailleurs de la même région, Israël et Palestine, si proches, si lointain.s..
Comment exister en dehors de toute logique « tribale » ou nationale, juste en tant qu’individus, non aliénés par la « situation » (comme ils disent au 20 h) situation par ailleurs difficile et pesante, lourde en idéologies, en rhétoriques aussi diverses que chaotiques ?
Il m’a semblé que c’était bien une question posée par Gitai dans ce film.
Identité/Frontière et existence individuelle. Mais le film est tellement riche, il y a bien d’autres éléments à observer bien entendu. Je pense quand même que ce sont des notions très présentes dans le film.
La frontière c’est à la fois la frontière géographique mais c’est aussi la frontière intérieure. Frontière qui sépare de l’Autre, de l’Autre en nous même comme de la figure de l’altérité radicale.
Dans le film, la frontière géographique que l’on veut déterminée est fluctuante.
L’expulsion des colons est une tentative de redéfinition de cette limite, ce qui est à moi, ce qui est à toi.
De même, l’identité d’Ana semble aussi être un espace de lignes fluctuantes et incertaines.
Je trouve en effet cette question extrêmement problématique chez ce personnage.
Ana connaît certes son père mais elle n’est que la demi sœur d’Uli et rien ne nous indique explicitement qu’elle soit Juive (si je me souviens bien).La question de l’identité d’Ana est posée de façon indirecte tout au long du film. Les Palestiniens la prennent pour une colon ce qu’elle n’est pas, elle apparaît marchant avec eux alors qu’ils entament des chants Religieux, on pourrait penser qu’elle est partie prenante de leur groupe ( d’ailleurs elle porte l’orange, signe d’appartenance).Mais dans les deux cas, Ana ne comprend pas la langue de ceux qui s’adressent à elle ( ni l’arabe ni l’hébreu).Elle chemine avec les colons mais la caméra de Gitai souligne une étrangeté certaine, dont le spectateur est conscient car il connaît déjà le personnage. A travers le regard de l’Autre, l’identité d’Ana est ainsi déterminée mais par déductions fondées sur des préjugés au sens stricte du terme, de fausses déductions.
Mais le prisme même de son propre regard semble fausser la détermination stricte de l’identité d’Ana.
Dans la première partie du film, en France, alors qu’Ana est dans son pays elle semble déboussolée, perdue, littéralement dé-axée. Elle ne se comporte pas comme une adulte (attitude conventionnelle que son identité présumée lui ordonnerait).Elle semble ne pas connaître de frontières fixes entre le monde et elle-même, ni même entre frère-sœur.
Son comportement avec Uli frôle celui d’une amante, comme si la frontière par excellence, celle de l’interdiction de l’inceste était presque abolie. L’inceste c’est l’effacement de toutes frontières, le mélange des générations, du sang, c’est l’absence de sens.
Je suis d’accord avec ce que Quentin a exprimé « Ana va en Israël pour donner un sens à sa vie » et j’ai l’impression qu’elle le fait à travers la redécouverte de sa fille, qui lui donne un rôle de mère, qui la réintègre dans la lignée filiale (fille de son père, qui connaissait déjà sa petite fille et entretenait des liens avec elle sans qu’Ana le sache, comme si la place d’Ana manquait et attendait d’être comblée).Cette redécouverte la replacerait dans une logique d’héritage partagée, acceptée ( une autre question centrale du film je pense ) et lui redonnerait une identité fixe.
Mais le film ne donne pas l’impression qu’une telle identité soit jamais acquise. Même après la très très belle scène de reconnaissance mutuelle avec sa fille (une des plus belles scènes du film : D ), même après qu’Ana assume son rôle de mère, quelque chose manque .Ana ne parle pas l’hébreu et c’est là que la question de la langue est aussi importante dans le film.
Sa fille lui énumère les fleurs du jardin, mais le passage n’est que partiel (ivrit).La jeune enfant est caractérisée au contraire par une identité déterminée et fixe, elle est Juive (ou se pense l’être car encore une fois je n’ai pas l’impression qu’Ana le soit « mon père ne m’a pas enseigné l’hébreu, il n’était pas certain de ses origines » ce qui ajoute une interruption de passage au niveau paternel aussi)
En tout cas, sa fille vit en tant que Juive Orthodoxe et le sens de sa vie est le combat messianique Religieux, être Juive, vivre selon la Loi, vivre en Eretz Israël ( le grand Eretz Israel). Il n’y a aucune ambigüité, les colons illustrent la croyance en une identité structurée dans la certitude et assez monolithique.
Lorsque sa fille lui est enlevée, deux mondes s’écroulent : la nouvelle conception de l’identité qu’Ana tentait de construire et les repères de sa fille.
C’est intéressant aussi que le désengagement de Gaza se fasse au moment ou Ana s’engage elle-même.
On pourrait aussi faire un parallèle un peu extravagant peut être : Ana et sa fille, une mère et son enfant sont comme les Juifs Religieux et Gaza, ils se sentent liés mais n’avaient pas de liens directs depuis longtemps…Leur union est une quête de l’identité, les deux échouent.
(J’avais dit que c’était étrange
)
Enfin…comme je suis en train de faire trop long, pour faire court, je pense que Gitai exprime l’impossibilité de se déterminer de façon monolithique, et même les dangers d’une telle volonté, même si des frontières essentielles sont nécessaires (frontières entre Israël et les Palestiniens, frontières intérieures qui nous construisent, nous constituent)
M ais ces frontières ne doivent en aucun cas être des murs.
Voilà, je pense l’engagement tout intime et apparemment « désengagé » de Gitai dans ce film.
Oh la la, je suis désolée, le message est trés trés long :S
Merci Yasmina de m’avoir aidé à mettre des mots sur des ressentis, des émotions
“car le sentiment est ambivalent et à la fin le cœur est plutôt du côté des colons (cf. Ana !) mais la tête pense quand même qu’ils devaient partir.”
Oui tout à fait.En fait, Gitai ne montre en aucun cas une image du colon dans des situations violentes ou menacantes ( je pense plus particulièrement à la couverture de Newsweek à l’époque, avec un colon armé d’un énorme fusil ou même de certaines actions de force.. dirais-je dirigées par ces groupes).
Du coup, je dois avouer que sur un plan émotionel il est difficile de ne pas ressentir de la compassion pour eux, de ne pas souffrir aussi avec eux ( et sans vouloir entrer en politique, je ne suis pas une fan des actions défendues par les colons, loins de là) c’est dire la force du film.Comme l’a trés bien expliqué Yasmina, Gitai force aussi notre humanité à s’ouvrir à toutes les complexités et..être autorisés à s’installer..puis être renvoyés par le gouvernement..non ce n’est pas une situation facile.
Il y a une tension comme ca dans le film, entre compassion et convictions et ca nous renvoie aussi à certains aspects peut être un peu sombres de nous mêmes aussi ( allers retours encore..cette fois entre le spectateur et le film..il y échange ).
La cruauté dont parle Yasmine , je pense qu’on la ressent bien, c’est pour moi cette question perpétuelle de l’impossibilité pour tous de vivre leurs utopie, mais c’est surtout la question du prix de ces dernières.
Il y a aussi comme une fatalité, comme une dépossession des personnages, privés de tout pouvoir sur leurs vies , les personnages Israéliens comme Palestiniens d’ailleurs.
Voici une interview de Gitai sur le film :
http://www.commeaucinema.com/interview=tete-a-tete-avec-amos-gitai,113063.html