Israel montre sa bobine

Que peut le cinéma? (3/3) : enfin des éléments de réponse !

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RENCONTRE. La musique porte conseil. Après la diffusion du documentaire de Paul Smaczny, ‘Knowledge is the beginning‘, en clôture du festival ‘Moyen Orient : Que peut le cinéma?‘, (un très beau documentaire qui traite d’un orchestre de jeunes Palestiniens et Israéliens…) le débat a enfin été lancé. Et les réalisateurs présents (Aya Kaniuk, Dominique Dubosc, Udi Aloni…) se sont, pour la plupart, risqués à donner des éléments de réponse, plus ou moins optimistes, plus ou moins développés. Verbatim.

Amer Alwan, Irakien, venu présenter ‘Irak, entre fiction et réalité‘ :

« Ce que je trouve magnifique, et particulièrement avec le film de Paul Smarczny [qui raconte l’aventure d’un orchestre de jeunes Israéliens et Arabes, dirigé par l’Israélo-allemand Daniel Barenboïm], c’est que quand on filme une personne tenant un instrument de musique, il prend l’apparence d’un ange. Et quand on filme quelqu’un avec une arme, une mitraillette, ou un tank, il ressemble à un démon. Il faudrait vraiment cesser de filmer les militaires et commencer à ne filmer que les musiciens.
Pour répondre à la question « que peut le cinéma? », je dirais que les films sont inutiles car tout le monde sait ce qui se passe au Moyen-Orient, et les gens n’ont pas besoin de nous pour être au courant. Les changements, en ce monde, sont entre les mains des gens de pouvoir, et ils le savent ».

Aya Kaniuk, Israélienne, venue présenter avec Tamar Goldschmidt, ‘To pass an elephant through a needle’s eye‘ :

« Le cinéma, c’est comme tout. On essaye d’exprimer quelque chose à travers notre propre prisme, et cette chose que l’on essaye d’exprimer doit ensuite passer à travers le prisme de la personne qui le reçoit. Et naturellement, il est très difficile de changer la manière dont pensent les gens. Mais laissez-moi vous raconter ce qui nous est arrivé, à Tamar et à moi, à peine deux jours avant de venir à Paris. Nous avons reçu une lettre d’un père qui consultait notre site, sur lequel se trouvent la plupart de nos travaux documentaires. Son fils allait avoir 18 ans, c’est-à-dire l’âge de la conscription en Israël. Le père avait laissé son fils regarder nos films par-dessus son épaule. A la fin, le fils a déclaré qu’il ne voulait pas aller à l’armée, qu’il ne voulait pas aller dans les Territoires occupés. Ca nous a montré que nous pouvions vraiment provoquer un changement, même à petite échelle. Ca a été un véritable cadeau ».

Dominique Dubosc, Français, venu présenter ‘Fragments d’histoire palestinienne‘ :

« Je ne peux dire qu’une chose. Cela fait plus de quarante ans que je fais des films sur le conflit entre Israéliens et Palestiniens et je ne pense pas que ça puisse changer quoi que ce soit ».

 

Udi Aloni, Israélien, venu présenter ‘Forgiveness‘ :

« Si ma grand-mère était encore là, elle dirait : « Parfois le cinéma peut changer les choses et parfois, il ne peut pas« . La grande sagesse d’antan.
Mon film s’appelle ‘Pardons’, au pluriel, et je voudrais vous raconter une histoire à ce sujet. Lors d’une conférence, Jacques Derrida a parlé de Jankélévitch disant qu’il n’avait jamais réussi à pardonner les Allemands. Un jour, un jeune Allemand lui a écrit une lettre lui disant qu’il n’était pas responsable et lui demandant pourquoi il ne pouvait pas lui pardonner. Jankélévitch lui a répondu que ce n’était pas à lui de pardonner tous les Allemands, qu’une personne ne pouvait pas pardonner tout un peuple. Il l’a tout de même invité à Paris pour le rencontrer. Le jeune Allemand est venu, et ils se sont assis face à face, mais n’avaient rien à se dire. Ils se sont alors mis au piano et ont joué ensemble de la musique. Et je me suis dit que moi, je ne pouvais pas demander pardon aux Palestiniens car les crimes ont encore lieu en ce moment, ce n’est pas fini. On ne peut demander pardon pour le présent. Mais parfois, dans mes moments optimistes, j’ai l’impression que faire des films, c’est comme Jankélévitch et ce jeune garçon jouant du piano ensemble : maintenir en vie le langage de paix, au cas où, un jour, le miracle ait lieu, l’occupation s’arrête, que je puisse enfin demander pardon, et qu’il y ait quelqu’un pour me pardonner. C’est à l’artiste de maintenir ce langage de paix en vie pour le jour où il pourra enfin être utilisé ».
>> Lire mon interview d’Udi Aloni : « Si on aime Israël, c’est le moment de commencer à le critiquer ».

Azza el-Hassan, Palestino-jordanienne, venue présenter ‘Always look them in the eyes‘ :

« Quand j’ai décidé de rentrer à l’école de cinéma, je pensais que le cinéma pouvait tout changer. Mais plus je fais de films et plus je me rends compte qu’il ne change rien. Le cinéma est un outil de réflexion, pas un outil de propagande. Comme les films d’Eisenstein n’ont été compris qu’après la Révolution, comme les films sur la guerre du Vietnam n’ont été écoutés qu’après que cette guerre ait éclaté, nos films sur le Moyen-Orient ne peuvent qu’exprimer un état de fait et ouvrir un espace de discussion, mais pas changer le monde. Ce qui change le monde, c’est l’idéologie, selon moi. Car c’est son rôle ».

Tamar Goldschmidt (Israël, ‘To pass an elephant…‘), Jamal Khalaile (Cisjordanie, ‘Mohammad and the Capoeira‘), et Abdel Salam Shehada (Gaza, ‘Another Kind of tears‘) étaient également présents mais n’ont pas souhaité répondre à la question… ce qui constitue déjà, en soi, un élément de réponse.

La prochaine édition de ce festival doit avoir lieu courant 2009.

>> Lire : « Que peut le cinéma? (1/3): pas grand chose, si l’on en croit cette 1ère soirée… »
>> Lire : « Que peut le cinéma? (2/3): ‘Forgiveness’ ou tragédie grecque en terre promise« 

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